Laetitia Lor

Laetitia Lor défend la peinture ; parce que c’est ce qu’elle fait de mieux et parce qu’ «il s’agit de témoigner d’une génération de peintres et d’une manière de penser la peinture qui n’est guère dépassée. Dans ce sens le structuralisme, la phénoménologie de Merleau Ponty, la sémiologie, sont les outils d’une époque qui disent l’époque mais aussi qui restent nos soubassements théoriques, nos traces d’hier pour une nouvelle approche d’aujourd’hui… » comme explique
James Guitet dans son ouvrage Peindre. Sa pratique intègre la théorie des couleurs de Kandinsky, avec ce concept de nécessité intérieure et s’inspire de Soulages pour son rapport à l’abstraction. L’art qu’elle pratique en Afrique du Sud et qui « sortait comme ça », avec des couleurs toujours reliées à ses émotions, à l’expérience personnelle d’une vie, elle le produit par instinct et dans l’instant. Résines, peintures automobiles et autres peintures métalliques, travaillées avec son masque devenu signature, lui offrent un spectacle magistral après séchage, lorsque les textures se figent, lorsqu’elle parvient à fixer les détails souhaités avec ses matér-
iaux. Son processus requiert observation, contrôle et lui demande un va-et-vient permanent ; l’artiste apprivoise son œuvre et sait comment la matière réagit. Ce doux duel, ce rapport à l’alchimie, souvent mentionné durant cette dernière décennie, lui permet de vivre pleinement son art, dans un heureux mariage de produits divers (nocifs parfois), pour finalement se diriger vers l’épuration. Elle sort peu à peu de sa peinture automatique (après l’écriture de son mémoire) pour laisser place au temps de la peinture analytique mais aussi pour prendre le temps tout simplement ; de savoir quoi peindre, quoi utiliser, de repenser ses supports, ses outils. L’alchimiste réduit sa liste d’ingrédients et se distance de la peinture à effet. Sa palette est volontairement diminuée. Ses couleurs sont diluées à l’eau et matérialisent l’effacement. Les produits chimiques n’interviennent plus que comme un témoin du travail passé, au travers de
certaines traces texturées. Toutefois, Laetitia sait conserver ses origines (artistiques et cul-
turelles) partout ; savoir d’où l’on vient pour ne jamais vraiment se perdre. Ses anciennes
accumulations de couches, ses coulures projetées, contrôlées et corrigées, sont remplacées par des dissolutions de ces mêmes couches ; ici la patience et le recul font loi.
Il aura également fallu prendre le temps de savoir que le résultat est devenu plus dur à atteindre, avec l’amalgamation de ses passions, de tant d’envies d’expression, juxtaposées à ses besoins d’espace. Même ses supports elle les remet en question. La toile n’a pas toujours su être à la hauteur de ses voyages picturaux ; apparait dès lors le métal – comme dans les sculptures de Carl Andre – et surtout le fer blanc, devenu intimement lié à ses nouvelles compositions organiques. Le fer blanc, celui qui héberge la lumière, prend une place intégrale dans l’œuvre de l’artiste, là où le support se découvre en même temps que le travail proposé.

Sa peinture à fleur de peau laisse parler cette force extérieure dont nul ne connaît jamais vraiment la provenance. Parfois jetée, parfois déposée sur son support avec délicatesse, la peinture de Laetitia lui ressemble ; dans l’ambiguïté assumée de toute femme, de tout être, qui vit avec le jour, la nuit, les saisons ; changeante, parce qu’elle sait que rien ne peut être statique, mais que tout finit bien par trouver son équilibre ultime. Elle se joue de ses contradictions ; elle peint au féminin mais utilise des matériaux non issus du domaine des beaux-arts. Dans cet atelier du centre de l’ile, on aperçoit des outils qui proviennent du monde de la construction, du bâtiment ou encore de l’artisanat.

Basée sur la mémoire, l’émotion, la réactivation des souvenirs d’enfance, son œuvre obéit à une logique subjective. Cette théorie est devenue essentielle à la lecture de ses compositions actuelles. Sa peinture est manifestement féminine et féministe et s’axe sur la femme et la mère. On y décèle un travail entre art appliqué et beaux-arts, comme chez Sophie Taeuber-Arp. Il
y a aussi, évidemment, pour ceux qui s’attardent, cet immanquable lien à Louise Bourgeois et à son concept de la « femme maison ». Entrevoir dans cette relation entre l’architecture et la femme – représentée comme obscurcie, emprisonnée par le foyer et en même temps le concept de cette «femme-maison », qui soutient et protège le foyer – la base intrinsèquement mêlée à la pratique de Laetitia Lor.

Il y a une sorte d’urbanisme présent partout dans ses nouvelles productions. Bien que régulier depuis ses débuts – il existait des formes structurées dans ses anciennes toiles – il apparaît aujourd’hui comme un aller-retour entre les paysages épurés qui se fondent et s’entremêlent aux structures urbaines. Il s’associe à des endroits de son enfance, ou à ceux qui expriment sa maison intérieure, l’ultime maison de l’être humain. Les lignes d’horizon quant à elles, nous renvoient aux montagnes et collines, celles de sa campagne française et celles qui se devinent
dans son quotidien insulaire.

WORKS

EXHIBITION

Djuneid Dulloo

Mauritius

Jacques Charoux

Mauritius

Gaël Froget

Mauritius

En phonétique, OM, qui comprend les lettres a, u, m, est le mantra monosyllabique sacré de l’hindouisme et du bouddhisme.
Pas un mot, c’est une intonation qui, comme la musique, dépasse les barrières d’âge, de race, de culture. C’est la totalité de ce qui existe, la syllabe éternelle. HOMME, tenu fièrement par son grand H, décrit la civilisation qu’elle soit mâle ou femelle, l’être humain en général. Enfin, HOME – l’endroit où vit cet être humain, se découvre au travers d’un jeu de mots et de sons, valsant entre l’anglais et le français, comme dans le langage des gens de cette île où l’artiste a posé sa vie, il y a maintenant plus de dix ans.

HOM(m)E présente une collection d’œuvres où le détail parfait est figé, où la peinture est détaillée, où les traits fins sont posés ça et là tels des fils de broderie. A se répéter ce titre choisi, on imagine une artiste joueuse et complexe, toujours à la lisière des choses, dans la liberté des pensées multiples, des caractères dissonants, des énergies vivantes, des vies qui l’entourent et de celles qui évoluent en elle.
On se plait à imaginer qu’elle a su créer ces univers colorés pour laisser libre cours au visiteur d’inventer ou de voir des dizaines de tableaux dans un même tableau, de se perdre et de voyager.
HOM(m)E se dévoile sous ce concept de « maison», omniprésent dans la vie de l’artiste expatriée.
Chercher où se trouve la sienne et à quel monde elle appartient, telle a été – et est encore parfois –la lutte de sa vie. Cette exposition parle ainsi de ses états d’âme, de son rapport à la condition humaine, de son histoire singulière mais qui devient, finalement, notre histoire générale, celle de nous, tous, qui sommes le fruit des migrations, qui témoignent de tant d’histoires de peuplements, de fragments d’hommes et de femmes et de ces endroits où ils
ont posé leurs bagages, par choix ou par obligation.
Sa peinture « à l’envers » raconte ses souvenirs, sa mémoire photographique, les lieux qu’elle chérit, les autres, ceux qu’elle a traversés et certains encore où elle n’est jamais allée. Elle s’excuse parfois de ramener un langage personnel et une histoire auto-biographique dans ses œuvres, mais infne tout ce que l’on raconte, crée, construit de beau et de grand l’est toujours un peu. Nos vies, nos expériences, nos souvenirs sont ultimement emmêlés à tout ce que l’on entreprend et impactent nos réalisations.
En fin de compte, le travail de Laetitia Lor oscille entre géométrie et réalité organique ; il échappe à toute classification artistique. Sa peinture abstraite et atmosphérique nous fait voyager dans sa vie, dans ses rêves, dans ce qu’elle veut bien nous laisser partager de cet univers où rien n’est jamais vraiment sérieux, mais où tout n’est pas simplement qu’un jeu. Il y a tant de sens à donner aux rencontres, aux instants que l’on vit, aux endroits que l’on parcourt ;
tant de façons de percevoir la vie, les Hommes, leurs espoirs, leurs souvenirs, ceux qu’ils partagent et expriment et surtout ceux que l’on ne peut que deviner, car les dévoiler viendrait détruire un peu de cette magie, un peu de cet instant suspendu où l’énergie suffit… à faire sens et à nous rendre bien vivants, au-delà des Hommes et au-delà du temps.

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Djuneid Dulloo

Mauritius